« Il y a bien certains sujets de plaisanteries entre nous. Comme Joss, qui est très coquet. Le matin, il passe 25 minutes sous la douche pendant que tout le monde attend. Après les essais, il va se laver, se peigner pour attaquer la soirée de mécanique. Mais dans l’ensemble, on cohabite très bien. Il n’y a jamais de tensions. »
Et puis, il y a comme dans toute chose les mauvais côtés qui gonflent carrément Francis. Les bornes en camion sur les GP en Europe, « on s’en tape en gros 20 000 par an. ». Une descente à Jerez, c’est 20 heures de bahut à 90 km/h. Egalement monter et démonter les boxes, laver la moquette à chaque fois.
« Pour moi, tout ça, c’est un peu du cirque, j’ai beaucoup de mal à comprendre à quoi sert tout ce faste. Parfois même, je me demande ce que je fous là quand je vois ça. Je me dis que j’ai un peu raté mon époque. Je rêve de vieilles estafettes et de mécanique sur la pelouse. »
Un peu comme sur les Dakar où la liberté et le système D sont rois.
« Tu n ‘as surtout pas à avoir un standing, ce qui est pour moi très pesant en GP. »
Quand à la vie privée, on touche là à l’un des points les plus sensibles de cette vie mouvementée.
« Tu peux mener une vie privée parallèlement à ton boulot en GP à condition d’habiter à côté des ateliers où tu rentres après chaque course. Mais nous, on est des saisonniers. Cette année, entre janvier et octobre, je ne serai rentré que trois fois chez moi, en gros une dizaine de jours. Pendant tout ce temps, c’est vrai que je ne vois pas les potes, ni mon usine pourrie avec mes motos. Quand tu rentres tu es largué car lis ne t’ont pas attendu pour vivre. Il faut beaucoup de temps à chaque fois pour se remettre dans le bain. »
Quant aux gonzesses, la réussite n’est guère plus probante.
« J’ai vécu 4 ans avec une copine… elle m’a mis dehors cette année, quand elle a appris que je repartais en GP. »
A croire qu’il faut être asocial ou alors être tombé dedans dès sa naissance.
« De toute façon, c’est une vie solitaire. »
Et si demain, Francis devait conseiller un minot qui rêve de devenir mécanicien en Grand prix ?
« Il faut être passionné avant tout. Pour le reste, je ne sais pas. Je suis incapable de donner un conseil. Moi-même, j’ai toujours été incapable de me vendre, de me proposer à quelqu’un. De ma vie, je n’ai jamais écrit un CV. Mon histoire tient plus de la continuité de ce que je faisais sur les Dakar. De fil en aiguille, de rencontre en rencontre, j’ai atterri là, c’est tout. »
A l’heure qu’il est, Francis a terminé sa saison chez Tech 3 et est retourné dans son usine pourrie qu’il avait hâte de faire revivre. Pendant deux mois, il va pouvoir bricoler. Payé 10 000 F net par mois sur dix mois, il a pu économiser un peu pour passer tranquillement ces deux mois d’hiver. Même si c’est un peu difficile, car toujours et encore pour assouvir son rêve, ses envies, sa passion, il a un peu tendance à se laisser aller, 15 000 F par ci pour remettre à neuf le moteur de sa 600 Ducati, un chrome à finir pour sa Buell. Pendant deux mois, il va aussi gamberger sur son avenir;
« Je vais essayer de me raisonner pour ne pas me laisser embarquer sur un Dakar, sinon, je ne vais pas pouvoir faire tout ce que je voudrais dans mon usine. »
Plus qu’un virus, la course est pour lui une drogue.
« Quant à 98, je pense que je vais repartir chez Tech 3. »
Et après ? L’état de manque.
« C’est vrai que tu te poses toujours pas mal de questions sur la précarité de cette vie, mais je n’arrive pas à imaginer quelque chose d’autre qui puisse m’apporter autant de satisfaction. »
S’installer tranquillement dans son usine pour y faire de la réparation et rénovation de motos ?
« Ce n’est pas rentable, j’y consacre trop de temps et en plus, j’ai une fâcheuse tendance à tomber amoureux des engins que je bricole. Je ne sais pas… les Grands Prix m’ont donné envie de retourner dans plein d’endroits pour mieux les connaître, les visiter plus en profondeur.
Mon rêve, en fait, ce serait d’avoir un peu d’argent de côté. Me payer un 125 CG et faire le tour du monde avec ! »